Abel sait que chacun de ses pas le rapproche de l'Arbre où lui a donné rendez-vous son grand-père, il y a plus de soixante ans. Pouvoir le prendre de nouveau dans ses bras, c'est ce qui lui donne la force de continuer. Il avance dans l'obscurité depuis de longues minutes, peut-être des heures ? ou bien des années ? comment le savoir ? Après tout, ici, le temps n'existe pas. Un vent glacé parcourt sa nuque, puis son dos et des bruits toujours plus effrayants le font tressaillir. Il se met à douter, à trembler même, puis rassemble finalement ses esprits. Il ne baissera pas les bras. Il lui doit bien cela.

*****

C'était un matin d'octobre 1952. Son grand-père, sur le point de mourir, lui fit une étrange confidence. Abel, à peine douze ans à cette époque, troublé de voir son aïeul ainsi affaibli, s'approcha de lui. Voici ce que le vieil homme murmura à l'oreille du garçonnet : "Petit, lorsque ton heure viendra, tu trouveras l'Arbre aux Morts. Auprès de lui, tu ne ressentiras ni chagrin ni douleur, ni peur ni solitude. Je t'attendrai".
Ces mots ne cessèrent de résonner en lui. Il chercha pendant des années ce que pouvait être l'Arbre aux Morts. Il parcourut les bibliothèques des plus grandes villes d'Europe, rencontra les plus grands spécialistes des questions ésotériques, en vain. Il vécut alors toute sa vie avec cette idée nichée dans un coin de son esprit. Et cette pensée ne le quitta jamais. Malgré tout, Abel eut une vie riche, il se maria, eut une fille et deux garçons, avant de devenir grand-père à son tour. Il connut des coups durs, évidemment, mais il ressentait en lui cette force extraordinaire qu'il ne s'expliquait pas. Sans parvenir à mettre des mots sur cette curieuse sensation, il savait cependant d'où elle provenait. Son grand-père était là, quelque part, et le guidait à chaque instant de sa vie, dans les joies et les peines qui jalonnaient son existence.
Abel savait son heure venue. Il était prêt à quitter ce corps fatigué, quitter cette enveloppe qui l'encombrait.
Il rendit son dernier souffle entouré des siens, guidé par une lumière intense et irradiante. Un sentiment d'Amour inconditionnel l'emplit alors de tout son être. Puis, il emprunta un sentier étroit sur lequel il repensait sa vie, ses drames et ses victoires. Il se demanda s'il avait été bon avec les autres, donné suffisamment d'Amour et s'il avait enfin mérité le repos éternel promis par ce grand-père tant aimé.

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Perdu dans ses pensées, Abel ne remarque pas immédiatement le feuillage pourpre ondulant au gré du vent, tout au bout du chemin. Puis, il lève enfin les yeux. C'est l'Arbre aux Morts. Il presse le pas, courant pour le rejoindre, manquant de tomber à plusieurs reprises. Il n'est plus très loin.
Épuisé, il s'appuie contre le tronc pour reprendre son souffle lorsqu'il sent tout-à-coup une présence derrière lui.
Abel se retourne, son grand-père est là, affichant ce large sourire qu'il lui reconnait instantanément.

— Alors petit, tu m'as donc retrouvé ?

— Pourquoi ici ?

— Cet arbre symbolise la Vie et la Mort. Toi et moi sommes comme le phénix qui renaît de ses cendres.

— Qu'allons-nous faire à présent ?

— Vivre.

Patricia Perello
La malédiction de l'Akelarre